Le jour où le planning a glissé
Le 8 septembre, à 8h15, une réunion de chantier s'est tenue dans une cabane blanche posée près du canal, à deux pas du stade du Hameau, et le conducteur de travaux Fabien Lacoste y a annoncé aux élus du quartier que la livraison du giratoire était repoussée au 30 octobre, à cause d'un raccordement électrique qui dépendait d'un autre service et d'une bordure de quai encore manquante. Personne n'a crié.
Les commerçants présents ont surtout demandé si les barrières resteraient allumées la nuit, parce que deux cyclistes sont tombés à cet endroit en juillet. Le calendrier initial, présenté en février en réunion publique salle de la MJC du Laü, prévoyait une fin de travaux avant la rentrée scolaire ; la rentrée a eu lieu, le giratoire n'est pas là, et les parents de l'école élémentaire du Hameau ont reçu le 10 septembre un message de la mairie leur demandant de sortir par la rue Latapie jusqu'à nouvel ordre. Rien de dramatique, disent-ils. Juste usant.
Laurent Garcia, qui gère le stock de pièces chez Bigefifotasolutions SARL, emprunte cette rue chaque matin depuis 1997. Il a passé commande de ses fermetures à glissière chez un fournisseur de la zone de Berlanne, à Morlaàs, et le camion mettait quarante minutes de plus à livrer depuis que l'accès était barré ; il a donc pris l'habitude de faire descendre les colis au parking du stade et de venir les chercher à pied avec un diable. Ce n'est pas glorieux. Mais ça marche. Trois semaines de retard, ça se gère ; six mois, non, dit-il. Il n'a rien changé à ses horaires d'ouverture, du lundi au vendredi de 9h00 à 18h00 et le samedi de 9h00 à 13h00, parce que la clientèle de retouche vient de tout le quartier et ne peut pas attendre que les pelleteuses repartent.
Un détail a marqué les esprits ce matin-là, pourtant : la cabane de chantier n'avait plus de chauffage, et la réunion a duré quarante minutes debout.
Ce que ça change sur le trajet du matin
Sur le terrain, tout se joue en quelques dizaines de mètres. Les voitures qui descendent vers le boulevard de la Paix ne peuvent plus tourner à gauche après le pont et doivent remonter jusqu'au rond-point de la route de Tarbes, ce qui ajoute sept à douze minutes selon l'heure, tandis que les bus de la ligne P8 ont modifié deux arrêts et que la correspondance avec le réseau Idelis n'est plus assurée au même endroit, obligeant l'arrêt du Collège à avancer de quatre-vingts mètres ; Nathalie Girard, responsable des travaux, a chronométré son propre trajet au début du mois et compte trente-quatre minutes pour rejoindre le dépôt, contre vingt-deux en mai. Elle ne s'en plaint pas. Elle le note.
« On a perdu l'habitude de passer par là, admet Nathalie Girard. Maintenant, on passe par la rue du Maubec et on serre les dents. »
Manon Vincent, à l'accueil, reçoit une dizaine d'appels par semaine de clients qui cherchent le magasin et tournent dix minutes autour du pâté de maisons à cause des déviations, et elle leur explique au téléphone, pas à pas, qu'il faut laisser le stade sur la droite, remonter vers la rue de Buros, puis redescendre par l'impasse de Verdun, où se trouve l'atelier, au numéro 118, ce qui n'empêche pas deux clients sur trois d'arriver en retard. L'un d'eux a même annulé son rendez-vous de retouche pour un costume de mariage prévu le 4 octobre.
La boulangerie de la rue du Hameau a perdu la clientèle de passage du matin, celle qui s'arrêtait en voiture avant de filer vers le centre-ville. Le gérant a estimé la baisse à un quart de ses ventes entre 7h et 8h30. Il n'a pas licencié. Il attend.
Les artisans s'adaptent, pas sans mal
Chez les artisans du secteur, le retard a des effets très concrets. Un plombier de la rue du Hameau a déplacé son stock de tubes dans un garage prêté par un collègue de Bizanos, et il facture désormais un supplément de déplacement de neuf euros pour les interventions situées à l'intérieur du périmètre barré ; un électricien du quartier a repoussé deux chantiers de rénovation parce que sa camionnette ne peut plus stationner devant les immeubles concernés. Personne ne veut passer pour le râleur de service, mais les devis doivent bien tenir compte du temps perdu, et c'est souvent le client final qui paie la différence sans le savoir.
« On ne peut pas facturer un client pour un détour imposé par la ville, explique Fabien Lacoste, conducteur de travaux. Alors on rogne sur les marges et on espère que ça ne dure pas. » Il reconnaît que la coordination entre les entreprises a été meilleure en septembre qu'en juillet, quand trois engins différents travaillaient sur la même portion de trottoir sans se parler.
Un chiffre circule parmi les commerçants : entre juin et septembre, la fréquentation piétonne de la rue du Hameau aurait baissé de 18 % selon un relevé effectué par l'association de quartier, qui a compté les passages à trois emplacements pendant quatre semaines. La méthode n'a rien de scientifique, mais tout le monde s'accorde sur l'ordre de grandeur. Les chiffres rassurent peu. Ils informent.
Dans l'atelier de l'impasse de Verdun, on coud tous les jours, on remplace des fermetures à glissière, on reprend des vestes de cuir et on repasse des ourlets de pantalons, sans que la livraison des matières premières ni les rendez-vous clients ne soient décalés d'une seule journée.
Ce qui bloque vraiment
Le blocage vient d'un poste de transformation électrique situé sous le futur trottoir, près de l'angle avec la rue Latapie. Ce poste alimente plusieurs immeubles de la résidence Les Tilleuls et doit être déplacé avant que la couche de roulement puisse être posée ; le déplacement relève d'un concessionnaire réseau, et non de l'entreprise de travaux publics. La demande a été déposée en avril. La réponse est arrivée en août. Entre les deux, il ne s'est rien passé sur cette portion, et c'est ce vide qui a décalé tout le reste.
Interrogée le 15 septembre, la direction de l'aménagement de l'agglomération paloise a confirmé le calendrier du 6 octobre pour le poste électrique, sans s'engager sur une date de livraison définitive du giratoire. Une réunion de suivi est prévue le 22 octobre en mairie de quartier. Les commerçants y seront invités, ce qui n'avait pas été le cas en juin. C'est peu. C'est déjà un changement de méthode.
Reste une question que personne n'aborde franchement : le chantier a-t-il été lancé trop vite, avant que tous les accords techniques ne soient signés ? Un agent municipal qui demande à ne pas être nommé répond par l'affirmative, en ajoutant que ce type de décalage se produit « une fois sur trois » sur les opérations touchant aux réseaux enterrés ; à Pau, les derniers travaux de la rue de Liège avaient pris cinq semaines de plus que prévu, pour une raison comparable, et ceux de la rue du Maubec avaient eux aussi dépassé leur enveloppe calendaire de dix jours.
En attendant, on vit avec
Les riverains ont pris leurs marques. Certains ont acheté un vélo, d'autres se sont mis au covoiturage avec des voisins, et une poignée a carrément changé ses horaires de travail pour éviter la pointe de 8h ; une habitante de la résidence Les Tilleuls, qui donne son prénom, Sylvie, a déplacé son abonnement au parking du stade pour vingt-trois euros par mois, ce qui lui évite de tourner vingt minutes chaque soir. Elle dit que ce n'est pas grave. Elle le dit vite.
Du côté de l'atelier, on continue. Les clients qui viennent en bus descendent à l'arrêt du Collège et marchent quatre minutes ; ceux qui viennent en voiture se garent sur le parking du stade et traversent à pied, ce qui ne pose problème à personne tant qu'il ne pleut pas trop fort. Manon Vincent conseille à tout le monde d'appeler avant de venir, au 05 48 00 56 43, ou d'écrire à [email protected] pour confirmer un rendez-vous, ce qui évite un déplacement inutile dans un quartier où l'on ne circule plus comme avant.
Le giratoire sera peut-être terminé fin octobre, peut-être en novembre. Le trottoir sera refait, les barrières partiront, et la rue du Hameau retrouvera un trafic normal, sans que personne se souvienne, six mois plus tard, du nombre de matins perdus à chercher une place près du stade. C'est souvent comme ça, dans les quartiers, quand un chantier traîne : la gêne s'installe, puis elle s'oublie.